Alain Bosson, L’Atelier typographique de Fribourg (Suisse). Bibliographie raisonnée des imprimés 1585-1816

Préface de Frédéric Barbier, Fribourg, Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, 2009, 560 p., ill. ISBN 2 940058 327

István Monok

Budapest/Szeged

La Suisse, cet ensemble de cantons progressivement réunis entre 1291 et 1979, peut servir d’exemple aux autres pays à plusieurs titres. La puissance de communautés fières de leur autonomie, mais en même temps prêtes à s’allier et à agir ensemble, se manifeste à l’encontre du monde extérieur jusqu’à nos jours. Cette confédération est pourtant loin d’être homogène, et elle ne l’a jamais été : les cantons ne se distinguent pas seulement par leur étendue, mais aussi et surtout par la variété de leurs traditions culturelles, par leurs langues et par les appartenances confessionnelles de leurs habitants. Malgré tout, ils sont capables de faire front uni quand il le faut.

La vocation de Pierre et d’André, gravure de François Chauveau pour l’adaptation en vers par Pierre Corneille de l’Imitation de Jésus Christ (1656).

Longtemps sous domination des comtes de Kybourgs (1218-1277), des Habsbourgs (1277-1452) puis de la maison de Savoie (1452-1477), Fribourg (Freiburg im Üchtland) a rejoint l’alliance des cantons en 1481, pour échapper au joug de la maison de Bourgogne. C’est ainsi qu’il devint le premier canton francophone de la confédération. Bien que les doctrines de la Réforme – omniprésentes dans la Suisse des années 1520 – y aient rapidement fait leur apparition, Fribourg demeura toujours fidèle au catholicisme. Depuis 1524, chaque habitant du canton devait se prononcer publiquement en faveur de la foi « ancienne », tandis que, après le concile de Trente, le canton et la ville devinrent de véritables portes-drapeau de la réforme de l’Église catholique. En 1582, Petrus Canisius, docteur de l’Église, théologien et pédagogue jésuite, fonde un collège à Fribourg, renforçant ainsi les positions politiques des magistrats et des notables traditionnels du canton.

La Suisse s’est formée très progressivement – certains des cantons les plus importants ont rejoint la confédération au XIXe siècle (en 1803, les Grisons, Saint-Gall, l’Argovie, la Thurgovie, le Tessin et Vaud, puis, en 1815, Neuchâtel et Genève) – de sorte qu’il n’existe pas une histoire suisse du livre. Certes, nous disposons de nombreuses études consacrées à l’histoire des cantons et surtout de quelques ateliers typographiques majeurs, mais les ouvrages synthétiques – et surtout un fichier récapitulatif global de bibliographie rétrospective – font toujours défaut. C’est là tout l’intérêt de l’ouvrage d’Alain Bosson, lequel constitue en outre une véritable leçon de méthodologie pour les chercheurs qui voudront suivre ses traces.

Il serait très difficile de faire entrer ce travail monumental dans un genre systématique défini. L’introduction, longue d’une centaine de page, traite de l’histoire politique et ecclésiastique, mais donne aussi une histoire de l’édition locale de Fribourg. Elle est suivie par la présentation des publications, par ordre d’imprimeurs, de 1585 à 1816. Le modèle de description s’apparente à celui de la bibliographie retrospective hongroise (RMNy), puisque sont précisées l’histoire éditoriale des livres et la liste de leurs exemplaires connus. Dans le même temps, l’ouvrage est un catalogue de fonds, puisque l’auteur recense les livres conservés par la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, en relevant systématiquement les notes manuscrites qu’on trouve dans quelques exemplaires. Le volume fournit en outre trente références bibliographiques que l’auteur ne connaît qu’indirectement, parce qu’elles sont mentionnés dans des études ou dans des sources d’archives, mais qu’on n’a pas repéré les exemplaires correspondants.

L’histoire de l’imprimerie á Fribourg commence en 1585. Une première période (1585-1605) voit deux maîtres s’établir dans la ville, Abraham Gemperlin (1585-1597) et Guillaume Maess (1596-1605). Parmi les quatre-vingt-huit éditions parues dans cette période, on peut observer la prédominance de la théologie et de l’apologétique (51 titres) : la dynamique de la branche s’explique par les besoins de la réforme catholique. Il est remarquable de voir que ce canton francophone n’a produit qu’un seul titre en français, contre 45 en allemand, 27 en latin et deux bilingues. Alain Bosson caractérise la deuxième période (1606-1711) comme celle du pragmatisme, les libraires de Fribourg donnant soit des titres peu accessibles ailleurs, soit des titres d’intérêt local. Étienne Philot (1606-1617), Guillaume Darbellay (1606-1651), David Irrbisch (1650-1676) et Jean-Jacques Quentz (1677-1711) publièrent au total 304 titres, surtout des livres scolaires et des occasionnels, poèmes, compliments de toutes sortes et affiches. La majorité des titres qui ont vu le jour au XVIIe siècle (277) sont latins (117), les langues allemande et francaise ayant alors trouvé un certain équilibre (avec respectivement 57 et 58 titres) – mais on doit aussi mentionner les dix publications en grec. Le reste, soit 35 titres, est constitué de publications en plusieurs langues. Cette période est aussi marquée par un recul spectaculaire de la théologie.

La troisième période (1711-1816) – période « équilibrée », selon Bosson – voit l’émergence des périodiques. Le déclin de la théologie se prolonge, tandis que la part des occasionnels augmente. Les deux générations de la famille Hautt (1711-1773) produisent 500 titres, tandis que Béat-Louis Piller, actif entre 1773 et 1816, se fait remarquer avec le chiffre de 1074. Comme partout en Europe, la langue française connaît alors une poussée considérable : sur 814 titres, 367 sont en français, 187 en allemand, 212 en latin, et 48 en plusieurs langues. La forte présence du latin demande une explication : sur 212 titres, 189 sont classés dans la rubrique « théologie-religion », dont 89 circulaires épiscopales et 49 cahiers de thèse des écoles locales. Au demeurant, une partie importante des publications françaises et allemandes (170 et 97) provient aussi des administrations locale et cantonale.

Au total, Fribourg a vu, entre 1585 et 1816, la publication de 1 858 titres, dont 420 livres, 581 brochures ou cahiers et 857 affiches et assimilés. La plupart des publications sorties des presses de Piller (673 sur 1 074) appartient à cette dernière catégorie.

La bibliographie / le catalogue énumère et décrit les publications dans l’ordre des éditeurs. L’auteur donne une attention particulière aux thèses d’école parues entre 1699 et 1804, aux périodiques, et aux imprimés portant l’indication fictive de « Fribourg ». Le système des index est élaboré avec le plus grand soin : la bibliographie (indiquant aussi les sites Internet qui conservent actuellement les pièces en question) est suivie de l’index des notes provenant des anciens possesseurs des exemplaires conservés à la Bibliothèque cantonale et universitaire. On dispose aussi d’un index des titres, d’un index des noms et d’un index des auteurs et des illustrateurs.

Le domaine de l’histoire du livre vient donc de s’enrichir d’une excellente bibliographie et d’un superbe catalogue, d’autant plus que l’auteur s’est attaché à analyser la signification de son corpus en le replaçant à la fois dans le contexte de l’histoire politique et religieuse, et par rapport à l’histoire du livre et de la lecture à l’époque moderne.