Klára Komorová, Knižnica Zachariáša Mošovského

Martin, Slovenská národná knižnica, 2009, 202 l.

István Monok

Budapest/Szeged

Des nombreux ateliers slovaques travaillant à l’histoire du livre, celui de la Bibliothèque nationale figure parmi les plus actifs. La Bibliothèque de Bratislava, autrefois Presbourg, édite non seulement les revues Kniha et Knižnica, mais elle publie aussi les catalogues successivement achevés dans le long processus d’établissement de la bibliographie nationale retrospective4. Nos collègues slovaques organisent en outre chaque année un colloque consacré à l’histoire du livre et des bibliothèques dans telle ou telle ville ou entité territoriale.

L’un des membres les plus actifs du groupe de recherche de la Bibliothèque nationale de Slovaquie est Klára Komorová, bien connue à l’étranger aussi, notamment en Hongrie. Nous savons tous qu’elle travaille depuis longtemps sur le rôle de la famille Révay dans l’histoire de la culture, en étudiant leurs lectures et leur activité de mécènes. L’autre grand sujet de recherche qui la préoccupe depuis toujours n’est autre que l’étude de la bibliothèque de Zakariás Mossóczi (1542-1587), évêque de Nyitra : tout au long de sa carrière de chercheur, Klára Komorová s’est toujours activée à réunir les informations portant sur les pièces dispersées de la bibliothèque de l’évêque. Le volume ici présentée, daté de 2009 mais paru en vérité en 2010, donne la synthèse de ses efforts érudits.

Le livre illustre très bien – et c’est son apport méthodologique majeur – l’importance des inventaires successoraux et des notes manuscrites pour l’histoire du livre et des lectures. Certes, nous connaissions assez bien la bibliothèque de Mossóczi : Béla Iványi a publié en 1926 l’inventaire après-décès de l’évêque-juriste5. Cet inventaire permet de déterminer avec précision l’horizon culturel et intellectuel du prélat. Mme Komorová, quant à elle, a retrouvé 450 exemplaires de livres ayant appartenu à la bibliothèque de Mossóczi : grâce à ses efforts, on peut désormais se faire une idée précise du réseau de relations savantes dont disposait notre humaniste.

Klára Komorová a construit la structure du volume conformément à la logique imposée par ses sources. Elle a procédé à l’édition du registre contemporain (1587) des livres et à l’identification, un par un, des 916 articles y figurant. Là où c’était possible, elle les a identifiées par autopsie – pour les exemplaires non retrouvés, elle a eu recours aux catalogues d’autres collections. L’auteur enregistre aussi les éléments de provenance des livres subsistant aujourd’hui, notamment le nom de tous les possesseurs et l’indication des bibliothèques qui conservent actuellement les volumes. Elle publie en outre, selon les meilleures règles de la diplomatique, les notes manuscrites qui s’y rencontrent.

Ce premier bloc est suivi par l’énumération des quarante-deux ouvrages portant l’ex-libris de Mossóczi, mais qui, pour une raison ou pour une autre, ne figurent pas dans l’inventaire après-décès. Elle énumère quelques pièces appartenant à la bibliothèque de János Kecskés (24 articles) et à celle d’András Kecskés (20 articles), qui proviennent selon toute probabilité du legs Mossóczi, puisque l’on sait que la plus grande partie de la collection de l’évêque de Nyitra passa á János Kecskés. Les index sont ceux auxquels les lecteurs des catalogues sont habitués : noms de personnes, toponymes, possesseurs. On ne peut que regretter l’absence d’un index des lieux d’impression et des imprimeurs, et les lecteurs auraient aussi apprécié un index renvoyant aux bibliothèques qui conservent actuellement les exemplaires repérés. En dehors d’une brève préface qui rend compte des sources utilisées, le volume donne aussi des résumés en anglais et en allemand, mais l’absence d’un résumé en hongrois, tout comme l’absence du nom de Mossóczi sous sa forme hongroise, m’étonnent d’autant plus que Madame Komorova, originaire de la ville de Léva, connaît le hongrois et est parfaitement informée des résultats de la recherche hongroise.

La préface est concise, mais efficace. Elle n’aborde pas la question des bibliothèques contemporaines, ni celle du chanoine de Nyitra János Grádeczi Domchich János (1584), ni celles des prédécesseur et successeur de Mossóczi, János Bornemisza (1577) et Ferenc Forgách. Elle néglige aussi les lectures d’autres évêques (Miklós Oláh, János Kolosváry, Miklós Telegdi, András Dudith, etc.) ou, plus précisément, ne les traite que si leur nom apparaît dans l’index des provenances.

Versée dans l’histoire locale du département de Turóc, Madame Komorova ouvre sa présentation par les origines et l’enfance de Mossóczi, pour passer brièvement, faute de sources, aux études poursuivies par le jeune clerc. Les premiers épisodes de sa carrière professionnelle le relient à Nyitra, quand il devint secrétaire de Paul Bornemisza, alors évêque de la ville. Chanoine en 1560, il représente le chapitre aux États. Évêque de Tinin (1574), puis de Vác (1578), il prend la mitre à Nyitra en 1582 et il contribue de manière considérable au développement de la ville. Sa carrière juridique s’ouvre auprès de Miklós Telegdi, lorsqu’il est nommé assesseur au tribunal de la lieutenance royale. Il a collaboré à l’annexe de l’édition de Bonfini préparé par Zsámboky (1568). Son ouvrage juridique majeur (Decreta, constitutiones et articuli), publié à Nagyszombat en 1584, intégra le futur Corpus Juris Hungarici.

Les pièces qui subsistent de la bibliothèque Mossóczi attestent l’importance de son activité d’organisateur6. Mossóczi entretenait des rapports étroits avec le cercle Ellebodius de Presbourg : les noms des érudits ayant appartenu à ce cercle figurent souvent dans ses livres, jusqu’à vingt-huit fois pour celui de Nicasius Ellebodiusé. À côté des noms d’András Kecskés et d’István Szuhay se rencontre l’expression et amicorum, ce qui atteste l’existence, dans la Hongrie du XVIe siècle, d’une utilisation collective de livres. Le cercle de la capitale n’a pas été le seul cercle humaniste du pays.

La lecture des notes figurant dans les livres est instructive à plusieurs égards. En dehors des deux articles mentionnés plus haut, János Zsámboky fit cadeau à l’évêque de Nyitra de deux autres ouvrages. Mossóczi réussit aussi à mettre la main sur six livres ayant appartenu à son prédécesseur, Pál Bornemisza. Parmi les humanistes contemporains de Hongrie, les noms de Johann Henckel et de Márton Rakovszky, parmi les évêques, ceux de Bálint Lépes, de János Listi, puis de Ferenc Forgách, apparaissent dans les notes. Les seigneurs y sont représentés par la famille des Országh et par Imre Forgách. En outre, une note autobiographique de la main de l’évêque se rencontre dans un exemplaire de Constantin Lascaris (n° 589), tandis que son quasi-journal peut être consulté dans un recueil de calendriers (n° 187).

Le corpus de ses livres témoigne de la qualité d’un prélat érudit, humaniste. Son humanisme ne se réduit pas à l’étude de l’œuvre d’Érasme, puisqu’on peut retrouver dans sa collection les titres de plusieurs savants viennois, cracoviens, italiens ou bâlois du début du XVIe siècle. Mossóczi s’intéressait, naturellement, aux ouvrages de Martin Luther (10 éditions), et surtout à ceux de Philipp Melanchthon (14 éditions). Les membres de la seconde génération de la Réforme y sont également représentés avec quelques œuvres. Enfin, n’oublions pas la présence dans la collection l’ouvrage majeur de Nicolas Copernic. Mais la plupart de ses livres sont ceux d’un évêque catholique post-tridentin, disposant d’une culture juridique et historique spécifiquement hongroise.

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4 István Monok, « Vingt ans de recherche sur la culture du livre dans le Bassin des Carpates », dans Revue française d’histoire du livre, Genève, Droz, 2001, pp. 199-222.

5 Nous avons répété ce geste, en 1983, dans une édition qui réunissait les renseignements posthumes – cf. Szeged, Adattár 11.

6 Voir à ce sujet les documents publiés dans Mossóczy Zakariás és a magyar Corpus Juris keletkezése [Zakariás Mossóczi et la formation du Corpus Juris hongrois] par Béla Iványi (Budapest, 1926).