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Simplicius, Commentaire sur la Physique d’Aristote, Livre II, ch. 1-3

Introduction, traduction, notes et bibliographie par Alain Lernould (Cahiers de philologie 35. Série « Les textes ») Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2019, 234 p.

Jean-Pierre SCHNEIDER

Simplicius de Cilicie (sud-est de l’Anatolie), l’un des derniers commentateurs néo-platoniciens de l’École d’Athènes, nous a laissé, entre autres, un immense commentaire sur la Physique d’Aristote, rédigé vers 540 (1 366 pages dans l’édition grecque de référence). A. Lernould, spécialiste de la philosophie de la nature néoplatonicienne, nous livre ici un échantillon de ce « commentaire-fleuve » dans ce qui en est la première traduction française. Le texte aristotélicien commenté par Simplicius dans la présente traduction est celui des trois premiers chapitres du livre II : il comprend la définition de la nature (φύσις) – considérée comme « principe et cause de mouvement et de repos pour la chose en laquelle elle réside à titre premier, par soi et non par accident » (Phys. II 1,192b21-23) – et sa distinction d’avec les artefacts (ch. 1), la distinction entre l’objet dont traite le « physicien » ou philosophe de la nature (φυσικός) et celui du mathématicien, ou plus précisément de l’astronome (ch. 2), et la distinction fameuse entre les quatre causes ou principes explicatifs (ch. 3). S’appuyant sur une longue tradition exégétique, inscrite dans un contexte scolaire, le philosophe néoplatonicien procède en divisant le texte aristotélicien en lemmes (portions de textes de longueur variable) suivis de son commentaire. Ce dernier se présente comme une paraphrase explicative, comprenant des remarques philologiques sur le texte (variantes, corrections proposées par des prédécesseurs), des critiques sur telle ou telle interprétation antérieure, des « apories » avec leur solution, mais aussi des développements parfois surprenants ; par exemple, à propos de Phys. II 2,193b35 sqq., où le Stagirite engage une critique de la conception des « partisans des Idées », Simplicius interprète cette critique comme visant les idéalistes « vulgaires » – qui identifient la forme sensible et la forme intelligible –, mais non pas Platon, pour qui la forme sensible participe à la forme intelligible dans un rapport d’image à son modèle conçu comme sa cause paradigmatique (notons que, selon, Simplicius, cette cause transcendante ajoutée à « l’étiologie » aristotélicienne trouve un appui « dans les principes de base posés par Aristote » [p. 142 bas]). Il faut dire que les enjeux ne sont pas simplement exégétiques – rendre claire à des élèves la pensée souvent concise voire obscure d’Aristote, pour elle-même –, mais fondamentalement philosophiques : il en va de la vérité telle que l’a définie de façon systématique une tradition platonicienne enrichie d’apports divers. Dans les écoles néoplatoniciennes de la fin de l’Antiquité, Aristote occupe les premiers degrés du cursus d’études néoplatonicien, principalement par ses traités scientifiques sur le monde sensible et par sa logique, mais aussi par sa Métaphysique. Il s’agit, il est vrai, d’un Aristote « allié de Platon » (p. 35), interprété à la lumière des doctrines fondamentales du (néo)platonisme, qui orientent toujours les thèses aristotéliciennes vers les principes supra-sensibles : la philosophie de la nature (φυσιολογία) devient ainsi théologie (l’auteur parle à juste titre de la « vertu anagogique de la physique », p. 23). On relèvera que les notes explicatives à la traduction, abondantes et érudites, forment comme un commentaire ponctuel au Commentaire, mais dans un tout autre état d’esprit. La traduction de l’auteur est généralement littérale et précise ; on peut discuter tel ou tel choix, par exemple « sustentatrice » pour la cause συνεκτικόν (de cohésion) ; il me semble aussi que dans ce genre de texte technique, un même terme devrait être rendu par une même traduction, dans la mesure du possible : par exemple, ἀρρύθμιστον, « dépourvu de forme » et « dépourvu de structure » [p. 89 et 115] ; πάντως, nécessairement, absolument, complètement, toujours. A propos d’une phrase que l’A. juge à juste titre obscure (p. 180, n. 451), dans un contexte intéressant, je proposerais une traduction quelque peu différente (en même temps, c’est une petite illustration du style de ce commentaire). Simplicius discute la difficulté suivante. Comment la nature, comme puissance non rationnelle (ἄ-λογος), c’est-à-dire dépourvue de faculté cognitive, peut-elle produire en vue d’une fin, de façon déterminée et non au hasard. Elle produit, non par un choix raisonné, mais « par son être même ». Or ce mode de production, au niveau du sensible, présuppose, en néoplatonisme, l’existence de causes efficientes ou productrice supérieures hiérarchisées, dont les plus hautes sont douées de faculté cognitive : les mouvements des corps célestes (causes de la génération et de la corruption), les raisons psychiques (de l’Âme du monde), finalement les Formes intellectives (de l’Intellect démiurgique). Ainsi, la nature n’est pas cause au sens propre, mais « cause accessoire » ou auxiliaire (συν-αίτιον). Je tente la traduction suivante de la phrase en question : « C’est dans tous les cas (πάντως) en ayant été l’objet d’une connaissance que l’existence effective [d’un être naturel] est telle qu’elle est ; en effet, l’être qui a proportionné cette puissance [irrationnelle qu’est la nature] aux êtres qui adviennent, cet être produisait (imparfait intemporel) les deux [scil. la puissance et l’être naturel produit] en même temps qu’il les connaissait. » 314,8-11 (p. 180). On regrettera les trop nombreuses coquilles : ont été conservés (p. 12), il y a en revanche (13), In Phys8,9-15 (25), en premier (57), il en a donné (119), elle est faite (125), et qu’il appartienne (152), croit (179), etc. ; pour le grec : διδάσκει (n. 22), ἐπιτηδειότης (n. 267 et index), ἀλλοιοῦσθαι (p. 219), ὁ βυθός (221), μητρική-πατρική (226), etc. Ceci n’enlève rien à l’intérêt que suscite l’ouvrage, servi par une introduction excellente (p. 11-35).