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Robert Arnaud d’Andilly, Œuvres chrétiennes (1644), édition critique par Tony Gheeraert

Paris, Classique Garnier (Univers. Port-Royal 40), 2019, 290 p.

Jean BOREL

Autant le nom d’Arnaud d’Andilly reste attaché dans la mémoire aux premières traductions françaises qu’il a faites de la Vie des pères du Désert, l’Échelle sainte de Jean Climaque, Les Confessions d’Augustin, l’Histoire des Juifs de Flavius Josèphe et certaines œuvres de Thérèse et Jean d’Avila, autant les Œuvres chrétiennes, rassemblées et publiées en 1644, n’ont pas traversé les siècles avec le même succès. En effet, si les premières font encore autorité aujourd’hui, les secondes, malgré l’influence qu’elles exercèrent à leur époque et leurs nombreuses réimpressions, tombèrent assez rapidement dans l’oubli. L’édition critique que nous offre Tony Gheeraert, spécialiste de la création littéraire port-royaliste depuis la défense de sa thèse en 2003 intitulée Chant de la grâce. Port-Royal et la poésie d’Arnauld d’Andilly à Racine, poursuit un double but : redonner à cette poésie spirituelle et théologique le rang qu’elle mérite dans l’histoire des lettres et, par les éclairages historiques, doctrinaux, linguistiques et littéraires qui l’accompagne, en montrer le rôle didactique et la valeur programmatique que lui attribuait Arnaud d’Andilly lui-même. Les textes sont reproduits dans l’état où ils furent rassemblés pour la première fois, avec l’indication des variantes qu’ont connues les éditions ultérieures. Il est important d’abord de bien replacer l’inspiration poétique du Solitaire de Port-Royal dans l’histoire, tout à la fois événementielle, théologique et littéraire, c’est-à-dire entre la fin du Concile de Trente (1545-1563) et le commencement de la controverse janséniste en 1655. D’Andilly s’inscrit en effet dans la filiation des écrivains fidèles à Rome qui, depuis le début du XVIIe siècle, ont voulu mettre au service de la dévotion la force de leur éloquence et la puissance de leurs images. Avec le Poème sur la vie de Jésus-Christ (1634), thème spécifique à la poésie dévotionnelle de la Contre-Réforme, il s’engage en effet « dans le combat pour la conversion des égarés et le soutien des fidèles dans leur croyance ». Avec la revendication d’un style hautement figuré, Arnaud d’Andilly, dit Tony Gheeraert, « n’entre pas en contradiction avec l’augustinisme rigoureux diffusé dès cette époque par l’abbé de Saint-Cyran. Si, dans la seconde moitié du siècle, la référence à Augustin pourra nourrir une esthétique de la modération fondée sur l’économie des moyens employés, au point qu’augustinisme et classicisme apparaissent aujourd’hui inséparables, comme a su le montrer Philippe Sellier, la réflexion linguistique et rhétorique de l’évêque d’Hippone peut aussi légitimer une littérature fondée sur des principes diamétralement opposés et autorisant tous les “excès” d’une rhétorique exubérante. [...] Cette rhétorique se voit alors pourvue d’un rôle nouveau, de nature cognitive : en voilant pour les révéler les plus hauts mystères de la religion, elle devient le vecteur d’une connaissance dont la nature n’est pas rationnelle. La poésie, en tant que discours figuré, se voit par conséquent elle aussi dotée d’une fonction épistémologique : dans la mesure où, contrairement à la philosophie ou à la théologie, elle échappe à la stérilité des catégories logiques, il lui est désormais assigné la mission de connaître l’inconnaissable, en s’élevant par-delà les limites d’une raison sentie comme faible et corrompue. [...] C’est dans le droit fil du De doctrina christiana que d’Andilly s’autorise, pour défendre un usage effréné des figures, du souci de la Vérité divine, puisque c’est son absolue transcendance qui justifie cette profusion figurative » (cf. p. 24-26). Par l’usage de l’antithèse et de la symétrie, du chiasme et de l’oxymore suprême de l’Homme-Dieu, d’Andilly ne cherche qu’à promouvoir l’émotion du mystère par excellence, celui de l’Incarnation, « par le court-circuit ontologique qu’il provoque entre le néant humain et la toute-puissance divine ». Fondamental est également le rôle de la métaphore dans la poétique du Solitaire. Ce trope, dit Tony Gheeraert, correspond à l’essence même de son entreprise : d’une part, parce que le poète reste tributaire d’une vision archaïque du monde régie par l’analogie ; d’autre part dans la mesure où il s’inscrit dans un courant de la spiritualité augustinienne qui accorde une grande place aux images. C’est bien cette perspective exemplariste, développée avant lui par Bonaventure, qui ouvre l’intelligence à l’éblouissement de la présence divine dans tous les symboles qu’il peut déchiffrer dans la nature. Et pourtant, cette richesse symbolique ne doit nullement conduire à la séduction des choses. « L’exigence d’en user sans en jouir interdit toute complaisance et impose contrôle sur soi et retenue dans la louange. Au fond, dit T. Gheeraert, cette poésie de la nature qui craint de trop s’y arrêter traduit une ambiguïté fondamentale qui est celle-là même de l’Incarnation telle que la conçoit l’École française de spiritualité : le Verbe fait chair consacre le monde et lui confère sa sainteté, mais, du même coup, l’invalide et le disqualifie en tant que sensible, et le renvoie en définitive au néant au regard de Dieu » (p. 39). Ces quelques éclairages, parmi bien d’autres encore que l’auteur développe dans son introduction et ses notes explicatives, sont décisifs pour comprendre les Œuvres chrétiennes d’Arnaud d’Andilly. De la Vie de Jésus-Christ aux Stances sur diverses vérités chrétiennes, en passant par La prière à Jésus-Christ sur la délivrance de la terre sainte et l’Ode sur la solitude, les lecteurs sont invités à un magnifique parcours de la foi et de la vie chrétienne dans un temps déjà troublé par les convulsions de l’histoire. « Contre le christianisme néo-stoïcien qui fleurit depuis la fin du XVIe siècle et enseigne l’anéantissement des instincts, d’Andilly propose une morale de la conversion des passions issue de la tradition augustinienne et thomiste, et qui au fond ressemble fort à celle qui se dégage de Polyeucte : J’attends tout de sa grâce et rien de ma faiblesse » (p. 41). Un glossaire de termes devenus rares en français contemporain, une bibliographie sélective des principaux ouvrages cités, un index des noms et des notions principales font de cette nouvelle édition des Œuvres chrétiennes d’Arnaud d’Andilly un ouvrage de référence qui honore la tradition de la poésie française.