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Florian Métral, Figurer la création du monde. Mythes, discours et images cosmogoniques dans l’art de la Renaissance & Marc-Alain Ouaknin, La Genèse de la Genèse. Illustrée par l’abstraction

Arles, Actes Sud, 2019, 368 p. & Nouvelle traduction de l’hébreu, notes et commentaires de Marc-Alain Ouaknin, Paris, Éditions Diane de Selliers, 2019, 370 p.

Jean BOREL

Que la création du monde hante depuis toujours l’imaginaire humain, c’est une évidence, quelle que soit la manière dont nous la concevions. En témoignent les mythes cosmogoniques fondateurs de l’Occident que sont la Théogonie d’Hésiode, le récit de la Genèse ou les Métamorphoses d’Ovide, ou encore les figures antagonistes et poétiques des « Ténèbres » et de la « Lumière » du Chaos et du Cosmos, qui marquèrent de toute leur charge symbolique les discours des humanistes de la Renaissance. Tel est le but de la recherche de Florian Métral, qui a voulu dégager, à partir des œuvres de Ghiberti, Mantegna, Bosch, Michel-Ange, Raphaël, Bandinelli, Salviati, Tintoret et Véronèse, les enjeux anthropologiques, philosophiques et artistiques de l’iconographie de la création du monde dans l’art de la Renaissance. En effet, à ses yeux, de la fin du XVe au début du XVIIe siècle, les représentations artistiques de la création du monde révèlent à leur manière les fondements de l’idée même de la Renaissance. La chapelle Sixtine de Michel-Ange, la loggia de Léon X de Raphaël et la chapelle Chigi de l’église Santa Maria del Popolo sont trois lieux exceptionnels à cet égard, car les artistes ont usé là de toute la liberté dont ils disposaient pour rendre visible les mystères de l’existence de l’univers tels qu’ils les concevaient. La méthode de l’auteur n’est pas tant de vouloir identifier un « principe d’unité logique », qui conférerait au déploiement iconographique une parfaite cohésion, mais au contraire de montrer comment ces différentes représentations, tout en présentant d’incontestables continuités, résistent à toute tentative de systématisation. « Ces images, dit-il, c’est l’une de leurs particularités essentielles, s’insèrent le plus souvent dans de vastes narrations et se voient dès lors mises en relation avec un ensemble varié de thèmes visuels auquel il faut rester le plus attentif possible ». « Monde de Dieu et mondes de l’art, dit l’auteur en conclusion, sont liés parce qu’ils sont finalement tous deux une “fenêtre sur le chaos”, selon la belle formule de Cornelius Castoriadis. Ce passage du chaos au cosmos, soit le “Chaosmos” – mot-valise inventé par James Joyce – est le propre de la création divine, de la création artistique mais également de l’histoire de l’art qui, comme toute science humaine, aspire, dans son travail d’agencement et de présentation du savoir, à la fabrique d’un nouveau monde offert à l’expérience du lecteur ». Une liste des illustrations, une bibliographie très fournie des sources et des études publiées dans ce domaine font de cet ouvrage, qui est l’adaptation pour un public cultivé et intéressé de la thèse que l’auteur a défendue en 2017 à l’école doctorale de l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, une enquête visuelle originale sur tous les courants de pensée – platonisme, hermétisme, kabbale juive, orphisme, astrologie – qui ont été en effervescence dans la créativité des artistes, au moment où les savoirs cosmographiques et astronomiques, représentés par Copernic, Mercator, Kepler et Galilée, étaient en train de bouleverser l’image connue jusqu’alors de la terre et du cosmos.

Tout autre est l’objectif de Marc-Alain Ouaknin. Le titre Genèse de la Genèse évoque bien l’originalité de son intention : tenter l’impossible en cherchant à faire voir l’indéchiffrable, l’invisible. Non pas tant le ciel et la terre tels que Dieu les a créés « Premièrement », mais risquer de suggérer le « comment Il s’y est pris ? », si l’on peut dire, et qu’on ne peut pas voir : secret de Dieu. Alors, peut-être faudrait-il d’abord, avant d’ouvrir ce livre, s’abstraire soi-même du monde visible, fermer les yeux de chair, et attendre, dans l’absence d’images, que s’ouvrent d’autres yeux, les yeux du cœur. Car, comme le dit Hölderlin avec tant de finesse : « Dieu crée le monde et les hommes comme la mer les continents : en se retirant... ». Seulement, tout en se retirant, Dieu a parlé. Et c’est bien cette Parole créatrice qu’il s’agit de réentendre de manière nouvelle. La traduction inédite et les commentaires que Marc-Alain Ouaknin fait des onze premiers chapitres de la Genèse, de la création du monde à la tour de Babel, se veulent aussi proches de l’hébreu que possible pour faire goûter non seulement la polysémie originelle des mots, mais ce dont ils sont les signes au-delà de leur sens tangible. Et c’est là que se joue l’audace de l’ouvrage : par le choix de la peinture abstraite, ouvrir un nouvel espace de la conscience. Si le « Cercle noir » de Kazimir Malevitch peut illustrer le premier verset de la genèse, c’est que, dit le rabbin Ouaknin, « l’œuvre sublime du peintre n’est plus une proposition iconographique, mais une rencontre métaphysique ». Au fil du livre, les récits de la Bible et les cent-huit peintures de soixante-dix peintres du XXe et XXIe siècle proposent alors une dynamique spirituelle tout-à-fait exceptionnelle : « Que les artistes se réfèrent ou non à des courants de spiritualité, dit Diane de Selliers dans son introduction, l’abstraction laisse au spectateur la possibilité d’interpréter en toute liberté les œuvres puisqu’elles résistent à la compréhension immédiate que le figuratif impose. Face à une œuvre abstraite, chacun peut trouver les significations que sa sensibilité, son histoire, ses émotions, sa propre spiritualité lui insufflent ». S’ouvre ainsi, pour chaque lecteur, la beauté d’un parcours intérieur où Parole de Dieu et abstraction se promeuvent mutuellement dans les incandescences libératrices du sens.