Book Title

Primus Truber 1508-1586. Der Slowenische Reformator und Württemberg

Éd. Lorenz Sönke, Anton Schindling et Wilfried Setzler, Stuttgart, W. Kohlhammer Verlag, 2011, VII-450 p.

István Monok

Académie des sciences, Budapest

Nous sommes condamnés à commémorer les anniversaires. De nos jours, la recherche en sciences humaines est considérée un peu à la manière d’une fleur à la boutonnière – la question de la science ou de la culture n’est pas prise en considération. Considérées comme un domaine para-scientifique, et généralement peu spectaculaires, les sciences humaines sont évacuées du budget de la recherche et de la culture. Pourtant, les anniversaires offrent toujours de belles occasions dont nous devons profiter.

Anton Schindling, professeur à l’Université Eberhard Karl de Tübingen, est l’un de ceux qui apprécient les anniversaires, qui lui permettent d’ouvrir à la communauté internationale des chercheurs des possibilités exceptionnelles de travailler sur les anciennes relations de l’université de Tübingen. Les colloques tenus autour de thématiques variées sont toujours très enrichissants, donnent une vue d’ensemble des sujets traités (histoire de la fréquentation des universités à l’étranger, influence exercée par Calvin, Luther et Mélanchthon en Europe centrale, etc.) et résument les résultats concernant les différents périodes de recherche sans pourtant répéter des thèses connues de tous. Tübingen, ville universitaire traditionnellement liée à l’Europe centrale, continue jusqu’à aujourd’hui à fournir une aide institutionnelle à un certain nombre de chercheurs provenant de cette géographie, et leur permet de conserver un contact régulier avec les collègues étrangers.

Le parcours de Primož Trubar nous donne précisément l’occasion de commémorer ensemble. Comme partout dans la région européenne centrale, l’extension de la Réforme parmi les slaves du sud est surtout l’œuvre des habitants locaux germanophones. La Réforme ressuscite aussi les mouvements spirituels qui, au lieu des éléments formels de l’office divin, mettaient la piété personnelle au cœur de la foi religieuse. Ces mouvements requirent et renforcèrent partout l’utilisation de la langue nationale : prier sincèrement le Seigneur ne peut se faire que dans sa langue maternelle. Ce fut la première génération de la Réforme qui eut pour tâche de codifier la langue des peuples de la région et de la rendre « maîtrisable », c’est-à-dire d’en donner la grammaire, de rédiger des dictionnaires et de mettre à portée de main des croyants, outre les catéchèses et les manuels scolaires, l’Évangile, le Nouveau Testament et toute la Bible dans leur langue. L’espace géographique ainsi que la série des personnages illustres appartenant à la même génération s’étend de l’Istrie à la Finlande, de Primož Trubar, à János Sylvester et à Mikael Agricola (c’est cette géographie que nous désignons aujourd’hui en Hongrie comme celle de l’« Europe centrale »).

Ces grandes figures devinrent, d’une façon très naturelle, les héros des cultures et de la conscience nationales des différents peuples ayant peu à peu acquis leur propre autonomie d’État. C’est bien le cas de Primož Trubar. Son anniversaire a été célébré dans son pays natal, en Slovénie, mais les publications ont été faites en anglais, et non pas en allemand, langue de Trubar et de la culture par laquelle il s’est construit (Primož Trubar 1508-1586. Ob petstoti obletnici rojstva. On the Five-Hundredth Anniversary of his Birth, édité par Maja Lozar Štamcar. Ljubjana, Narodni Muzej Slovenije, 2008). On a tort, de nos jours, de croire que les textes rédigés en anglais sont consultés par davantage de lecteurs que ceux en allemand : en réalité, les chercheurs qui s’intéressent au sujet de Trubar parlent plutôt l’allemand…

Les premier et sixième chapitres du volume ici recensé traitent précisément du phénomène du « héros de la culture nationale » (Der Nachruf an Truber. Erinnerung), de Trubar en tant qu’élément de la conscience nationale slovène, et des mesures prises pour conserver cette mémoire. Naturellement, les églises et les autres scènes de l’activité de Trubar sont présentées ici. Franz Brendle décrit la place du réformateur slovène dans ce contexte de l’Europe centrale auquel il appartient. Il définit, en même temps, son rapport avec les conceptions théologiques des grands Réformateurs. Trubar a été un disciple de Luther, mais il a aussi subi l’influence des Réformateurs helvètes, ainsi que celles de Calvin et de Bullinger. Culture humaniste, engagement luthérien, prise en charge consciente de son propre milieu culturel (attitude anachroniquement définie à partir de la première moitié du XIXe siècle comme témoignage de la « conscience nationale ») caractérisent le cadre intellectuel dans lequel l’œuvre de Trubar peut et doit être interprétée. Brendle va à l’essentiel et expose brièvement le rôle joué par Tübingen dans la région de l’« Europe du Sud-Est » (Südosteuropa), de la Moldavie jusqu’à l’Autriche intérieure (Innerösterreich)2, et il insiste sur le rôle de médiateur de la famille Ungnad et de Trubar. La reconnaissance de Trubar par ses contemporains se manifeste entre autres dans son discours mortuaire (Leichenpredigt) par Jacobus Andreae, qui lui rendit hommage immédiatement après sa mort en insistant sur ses travaux remarquables. Ce discours est publié in extenso par Franz Brendle et par Peter Riethe dans notre volume.

La carte de la page 8 présente les territoires appartenant à la Styrie ancienne, la Carinthie, la Carniole et d’autres petits comtés (Trieste, le Frioul des Habsbourg, Gorizia et l’Istrie), cette région appelée Innerösterreich à l’époque et aujourd’hui constitutive surtout de la Slovénie. Du point de vue de l’histoire de Trubar – comme le soulignent très clairement les communications –, cet espace entretient des rapports étroits avec les départements de Zala, de Vas et de Sopron de l’ancien royaume de Hongrie, ainsi qu’avec les départements de Varasd et de Zágráb/Zagreb en Croatie. Au début de la Réforme dans les pays slaves du sud, les humanistes slovènes et croato-dalmates travaillèrent aussi à Wittenberg et à Urach, et la bourgeoisie commerçante des territoires cités ci-dessus contribua activement à la circulation des livres. Je considère comme d’autant plus utiles la carte en question et les compléments donnés par France M. Dolina, que la diversité administrative laïque et ecclésiastique qui caractérisait cette région à l’époque moderne est aujourd’hui à peu près ignorée même des habitants sur place.

Le parcours de Trubar, ses vues théologiques et ses efforts en vue d’organiser l’Église sont abordés sous différents aspects dans le volume. Le chapitre Biographie und Theologie s’ouvre avec le résumé de Rolf-Dieter Kluge, écrit sous la forme d’un article encyclopédique (Überblick). Ce travail est fondamental de deux points de vue. L’un réside dans le point de vue d’un spécialiste étranger, dont tout le monde a grandement besoin, surtout s’agissant de communautés culturelles qui ont vécu une grande partie de leur histoire dans un cadre étatique différent du leur (dans le cas des Slovènes, jusqu’à la fin du XXe siècle)3. Les chercheurs qui lisent les documents avec un regard extérieur sont moins enclins à évaluer des événements passés sur des bases anachroniques. C’est dans cette optique que Kluge dessine le chemin conduisant le petit paysan de Carniole à devenir le héros de la culture de la nation. Je trouve particulièrement importante l’image qu’il donne de Trubar soutenant les étudiants slovènes du Wurtemberg, ainsi que celle de sa réception comme Réformateur contribuant de manière décisive à la création de la langue littéraire slovène. L’Überblick du professeur de Tübingen est important d’un autre point de vue aussi : il décrit avec pertinence la place de l’activité de Trubar dans l’espace intellectuel du Wurtemberg, en s’appuyant sur sa connaissance très précise de ce dernier.

L’article de Boris Golec sur les origines et l’identité de Trubar est une étude de cas très soigneusement conçue. Il nous apprend beaucoup sur l’usage de la langue dans la Carniole de l’époque. Pourtant, à titre personnel, je suis sûr que les questions qui sont posées au XXIe siècle à propos de son identité langagière et culturelle n’existaient pas pour Trubar. Mais l’étude reste essentielle, d’autant plus que nous voulons garder l’espoir que les actes d’un colloque anniversaire scientifique seront lus même à longue échéance : on peut espérer que le futur lecteur sera davantage en mesure de comparer les demandes de l’auto-approche « kranjski »/slovène entre XVIe et le XXIe siècle.

Pour un historien du livre, comme l’est l’auteur du présent compte-rendu, c’est le chapitre Sprache und Drucke qui retient surtout l’attention. Jochen Raecke a associé un sujet plus restreint aux aspects soulevés précédemment : il examine la performance littéraire de Trubar (comme auteur et comme traducteur), en prenant en compte les points de vue les plus divers. Son étude est particulièrement remarquable parce qu’il n’utilise pas les préfaces des imprimés pour écrire l’histoire du livre (figures auxquelles il est dédié, mécènes, contributeurs, etc.), mais pour dessiner le caractère de l’auteur en tant qu’écrivain (Primus Truber als Autor und Übersetzer). En définitive, il trouve Trubar plus original et plus inventif comme traducteur que comme auteur.

L’établissement de l’inventaire critique des imprimés slovènes, ou plutôt slaves du sud, est en cours depuis longtemps. Il est particulièrement intéressant de voir comment on fit parvenir les imprimés à la population qui en comprenait la langue, et comment on les utilisait. Ayant examiné de près chaque titre publié, Wilfried Lagler donne un suivi exhaustif de l’œuvre imprimée de Trubar (Kurzübersicht über die zu seinen Lebzeiten im Druck erschienenen Werke Primus Truber). En Carniole et dans le royaume de Hongrie, aucune imprimerie ne possédait de caractères glagolitiques et cyrilliques. Ce fut avec le support intellectuel de Trubar, l’aide financière de Hans Ungnad et le soutien du duc Christoph de Wurtemberg que, en 1560 à Bad Urach – ville thermale proche de Tübingen –, on créa une imprimerie qui publia des livres croates et slovènes jusqu’à la fin de 1564. L’histoire et les conditions financières du fonctionnement de l’atelier sont exposées dans les grandes lignes par Hermann Ehmer (Primus Truber, Hans Ungnad von Donnegg und die Uracher Druckerei 1560-1564). Cependant, la cause de Trubar fut soutenue plus largement, et son élève Georg (Juraj) Dalmatin (1547 ?-1589) bénéficia aussi de la collaboration d’assistants imprimeurs en Carniole. Joannes Manlius (Mannel), disciple de Mélanchthon, travaillait à la diffusion des thèses luthériennes et philippistes chez les slaves du sud. Entre 1575 et 1581-1582, il installa son atelier à Ljubjana (Laibach), puis il fit fonctionner des imprimeries sur les domaines familiaux des Bánffy, des Zrínyi et des Nádasdy en Hongrie. C’est de cette activité missionnaire qu’Armin Kohnle rend compte dans son étude (Der Drucker und Buchhändler Johannes Manlius als Förderer der Reformation in Krain und Ungarn).

Les communications reprises dans les deux chapitres suivants témoignent de ce que tant le colloque que le volume s’articulent autour d’idées bien définies. En effet, l’importance de l’œuvre de Trubar ne saurait être pleinement mesurée si on ne la replace pas dans le contexte historique, religieux et culturel de l’époque : le Saint-Empire romain-germanique, l’Autriche intérieure, la Carniole et le Wurtemberg. En Autriche intérieure et dans l’Empire, la reconquête catholique et la Contre-Réforme entraînèrent le déplacement d’une certaine partie des habitants et des intellectuels protestants vivant sur les domaines familiaux des grandes familles protestantes de Hongrie occidentale : il est donc important d’avoir une vue globale de l’histoire de la Réforme dans cette géographie de la Hongrie de l’ouest et du sud-ouest. Ce ne fut pas seulement une seconde patrie que Trubar, en tant que citoyen de Derendingen, trouva en Wurtemberg (les communications de Wilfried Setzler présentent Tübingen et Derendingen au XVIe siècle). L’éducation que reçut le prince électeur Christophe, en partie grâce à son maître d’origine slovène, Michael Tiffernus (1488-1555), le rendit sensible aux soucis d’un exilé déterminé à agir : le portrait de Tiffernus et son activité pour aider les étudiants slaves du sud sont présentés par Franz Brendle. L’article dans lequel Lorenz Sönke confronte deux figures et deux vies extrêmement différentes s’avère lui aussi très intéressant : il s’agit d’une présentation parallèle de Primož Trubar et de son contemporain Pier Paolo Vergerio. Ce dernier, originaire de Venise, s’imposa dans le monde catholique, mais c’est lui qui, comme consiliarius du duc Christophe (1555), envisagea avec Trubar la réalisation de la Bible en slovène. Leur coopération dans la diffusion de la Réforme chez les slaves du sud dura encore dix ans, jusqu’à la mort de Vergerio (Von Primus Trubers Saulus zu seinem Paulus: Pietro Paolo Vergerio).

Anton Schindling donne un aperçu précieux sur la politique religieuse des Habsbourg au XVIe siècle, en prenant en considération l’importance pour Vienne de l’invasion turque et de la propagation de la Réforme. En raison de la présence des Turcs, les Habsbourg furent contraints à des compromis considérables en matière religieuse, surtout en Hongrie. Pourtant, dans leurs provinces, ils purent défendre très clairement les idées catholiques auxquelles ils restaient fidèles. Cela signifiait pour la Carniole, patrie de Trubar, que ce dernier et ses disciples furent obligés de s’exiler, certains en Hongrie, d’autres dans les pays protestants de l’Empire (Die Habsburger, das Reich, die Erblande und die Reformation). Dans deux études, France M. Dolinar expose en détail la marche de la Contre-Réforme en Autriche intérieure et en Carniole, dont il présente l’histoire jusqu’à l’éclatement de la Guerre de Trente Ans – le royaume de Hongrie compta parmi les terres d’accueil des exilés. Markus Hein récapitule l’histoire de la Réforme en Hongrie du point de vue de l’évolution des relations avec Wittenberg, en insistant sur le rôle des cours royale et seigneuriales, sur la forte influence des philippistes et sur la place tenue par les disciples de Mélanchthon (Die Ausstrahlung der Wittenberger Reformation auf Südosteuropa: das Reich der Stephanskrone). À ce dernier aspect, j’ajouterais seulement que l’image qu’il donne de la Hongrie est exacte, mais que celle-ci ne fait pas partie de l’« Europe du Sud-Est » (Südosteuropa).

Le colloque anniversaire de Trubar tenu à Tübingen a démontré qu’il se trouve toujours des données philologiques nouvelles à explorer même s’agissant d’un dossier vieux de cinq cents ans, et que la réflexion sur une histoire commune (or, en Europe il n’existe que des histoires communes) doit être le fruit d’un travail collectif : collectif au niveau interdisciplinaire, conduit par des historiens, des archéologues, des théologiens, des historiens de la littérature, de l’art et du livre, mais aussi au niveau de la nation, par des spécialistes venant de différentes nations, cultures et écoles. Toutefois, ce dialogue doit être mené dans le strict respect des aspects professionnels, tout en évitant l’anachronisme dans la description des courants intellectuels, des expressions géographiques et des principes de vie d’autrefois.

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2 Signalons que cette définition géographique de l’« Europe du Sud-Est » est contestée par les spécialistes hongrois.

3 L’approche caractéristique de toutes les publications slovènes suscitées par l’anniversaire de Trubar apparaît aussi ici (comme dans les articles de Boris Golec, et notamment son texte intitulé Neue Erkenntnisse über die Herkunft und Indentität von Primus Truber).