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Bernhard Fischer, Der Verleger Johann Friedrich Cotta. Chronologische Verlags-bibliographie, 1787-1832. Aus den Quellen bearbeitet

Marbach a/Neckar, Deutsche Schillergesellschaft, in Verbindung mit K.-G. Saur München, 2003, 3 vol

Frédéric BARBIER

Nouans-les-Fnes

Histoire et civilisation du livre aurait dû de longue date présenter le travail exemplaire consacré par Bernhard Fischer au grand imprimeur-libraire des « classiques » allemands, Johann Friedrich Cotta. Cotta (1746-1832), à peine sorti de l’université après des études de droit, doit prendre en main les destinées de la maison familiale (1787) dans une conjoncture bien peu favorable. Son succès sera d’abord dû au choix qu’il fait, de privilégier le marché le plus développé de l’Allemagne du Nord, et de s’émanciper ainsi des horizons limités qui sont alors encore ceux de l’Allemagne méridionale, voire médiane. Il se rapproche de Philipp Erasmus Reich pour diffuser par le biais de Leipzig, commence à publier de manière modeste une douzaine de titres (1788) et surtout réussit à s’associer avec un ancien condisciple, Christian Jacob Zahn (1765-1830), lequel lui apporte à la fois soutien financier et aide professionnelle. Zahn lui-même traduit Burney et Rousseau, et est à l’origine de la reprise par Cotta du « magasine féminin » Amalie (devenu Flora en 1792) : cette publication offre à la maison la possibilité de s’attacher un certain nombre d’auteurs Une autre direction du travail de Cotta et de Zahn consiste à s’associer aux grands libraires d’Allemagne du Nord pour diffuser en Allemagne méridionale des auteurs comme Johann Heinrich Campe ou encore Wilhelm Archenholz : il s’agit de battre en brèche la contrefaçon de Reutlingen dans la géographie naturelle où celle-ci est la plus active.

L’articulation entre la maison et le monde des auteurs constitue l’un des facteurs les plus importants pour l’avenir, en même temps qu’un élément décisif de la modernité éditoriale alors en cours de construction. En 1793, Cotta prend contact avec Friedrich Schiller, célèbre depuis la première représentation des Brigands (die Räuber) à Mannheim en 1782. Par les contrats qu’il passe avec lui, Cotta montre qu’il a pleine conscience de la nouvelle conjoncture de la librairie pré-industrielle : il existe un marché « national » du livre allemand, il existe un public pour les productions littéraires et scientifiques allemandes, le rôle du libraire-éditeur étant de permettre le bon fonctionnement de l’ensemble. Le problème sera donc, d’une part, de rémunérer les auteurs de manière convenable, et de l’autre, de contrôler suffisamment le marché pour garantir la diffusion dans les meilleures conditions. Le lien établi avec Schiller s’inscrit dans le long terme, par le biais du mensuel Die Horen, dont la rédaction lui est confiée à partir de 1795 : l’opération est complexe et risquée sur le plan financier, par suite des honoraires payés à l’auteur (560 louis pour la première année) et des surcoûts induits par la localisation de l’entreprise à Tübingen, alors que le marché principal est celui de l’Allemagne du Nord. Même si le titre sera un échec financier, la place donnée aux périodiques correspond bien aux mutations engagées dans le domaine de la lecture et théorisées par Rolf Engelsing avec le concept de « révolution de la lecture »18 : un mensuel s’intègre pleinement au modèle de la « lecture extensive », lecture toujours renouvelée et portant sur les sujets du jour, et il tend à introduire entre ses rédacteurs, ses éditeurs et ses lecteurs les éléments d’un espace public spécifique. Le changement d’échelle est marqué par l’accroissement de la production de la maison, laquelle passe de 465 000 feuilles en 1794 à 820 000 l’année suivante.

Nous voici devant une maison d’édition moderne, qui combine trois éléments principaux : célébrité des auteurs, ambition de la politique éditoriale et attention donnée aux problèmes de la diffusion comme aux attentes du public. Les intermédiaires de Leipzig se sont imposés au cœur du marché national allemand : Adam Friedrich Böhme, commissionnaire de Cotta à Leipzig, gère le dépôt de celui-ci dans la « capitale de la librairie », ce qui permet de répondre au plus vite à toutes les commandes. Cette constellation de fonctions de direction caractérise l’éditeur au sens moderne du terme, et implique un très gros travail d’écritures : il faut tenir des inventaires réguliers et une comptabilité précise, gérer la correspondance et publier régulièrement des catalogues. Du côté de la production, Cotta fait imprimer, dans un certain nombre de cas, à proximité du lieu de résidence de l’auteur, de manière à réduire les frais et les délais de circulation des épreuves, et à accélérer le processus de fabrication tout en s’assurant la meilleure version possible du texte. Le procédé est d’abord appliqué au Musenalmanach (« Almanach des muses ») en 1796, dont le texte est imprimé sous les yeux mêmes de Schiller à Iéna. Dans d’autres cas, il s’agira d’échapper à la censure : la Neueste Weltkunde est fondée en 1798 (notice no 241), le titre devenant bientôt celui de la célèbre Allgemeine Zeitung, mais la localisation passera successivement de Tübingen à Stuttgart, à Ulm (1803 : no 417), à Augsbourg (1810 : no 805) et, plus tard, à Munich – où l’éditeur a ouvert une filiale à la demande de Louis Ier de Bavière (1827).

Exploitant systématiquement les archives Cotta (au Deutsches Literatur-Archiv de Marbach a/N.19), Bernhard Fischer montre comment ce programme théoriquement accompli ne se développe pourtant pas sans difficultés ni dés-illusions. La réussite éditoriale se révèle encore rare, le public ne suit pas et il est difficile de s’attacher des auteurs déjà engagés auprès d’autres libraires de fonds – la « république des savants » (Gelehrtenrepublik) relève probablement de l’utopie. Mais le rapprochement avec Schiller permet à Cotta d’entrer directement en rapports avec les auteurs allemands les plus importants de l’époque. Alors qu’il est en route pour la Suisse, en 1797, Goethe lui rend visite à Tübingen : l’auteur emblématique des « classiques de Weimar » et l’éditeur s’apprécient au point que le premier confie au second dès 1798 l’édition de ses Propyläen. L’ouvrage n’est pas un succès, mais Cotta tire de ce rapprochement l’immense avantage, à moyen terme, de s’attacher le plus célèbre représentant des auteurs de la nouvelle « littérature nationale » (Nationalliteratur). À partir de 1799 et jusqu’en 1806, il touche toutes les plumes en vue, de Fichte à Schelling, Schiller, Herder, Alexander von Humboldt, Jean-Paul et Wieland… Ce rapport privilégié à une littérature en train de se constituer comme canonique illustre le rôle de l’éditeur dans le processus même de canonisation, et explique le profit que celui-ci en tirera jusqu’à ce que la plupart de ces textes tombent dans le domaine public, en 1867…

Le programme de l’éditeur est présenté de la manière la plus efficace à l’occasion du lancement du périodique du Morgenblatt für gebildete Stände, en 1807 (no 629) :

Le plan du Morgenblatt et l’attente du public sont de donner tout ce qui peut intéresser comme événements ou parutions dans les domaines littéraire et artistique, en excluant la politique (…). Quelque chose pour chacun, telle est la loi principale que doit observer chaque numéro. On doit donc faire en sorte que dans chaque numéro : le savant [der Gelehrte], le négociant cultivé ou mi-cultivé [halb oder ganz gebildet], l’oisif qui s’occupe [der geschäftige Müssiggänger], l’homme du monde [der Mann von Welt], la dame d’esprit [die Dame von Geist], l’artiste, trouvent chacun quelque chose…

Le « calcul stratégique » (Bernhard Fischer) consiste, le cas échéant, à prendre contact avec un auteur sous couvert de la participation de celui-ci à tel ou tel périodique, jusqu’à se l’attacher complètement. C’est le cas de Jean-Paul pour le Morgenblatt, auquel participent aussi Uhland, Friedrich de La Motte Fouqué, Varnhagen von Ense, Heinrich Heine, et bien d’autres.

Enfin, mettant dans une certaine mesure à profit la conjoncture de l’Europe pré-napoléonienne et napoléonienne, Cotta s’oriente aussi vers la librairie internationale, mettant à profit un voyage à Paris, en 1801, pour se rapprocher des libraires spécialisés dans cette branche et établis dans la capitale française – parmi lesquels Treuttel et Würtz20. On sait que, en 1807, il publiera en association avec Friedrich Schoell le Voyage de Humbold et Bonpland (n°s 594-598). Dans l’intervalle, en 1803, la maison est devenue la première dans sa branche en Allemagne tandis que le catalogue éditorial publié en 1806 permet de mesurer le chemin parcouru : 218 titres, dont 16 seulement sont antérieurs à 1788. La composition du catalogue est le résultat d’une politique éditoriale récente et en phase avec son époque. Observation confirmée par l’analyse thématique : la théologie et le droit restent en retrait, avec 5,5 et 9% des titres, alors que, à l’autre extrémité du spectre, les belles lettres (schöne Literatur) regroupent près de 30% des titres (63 titres, dont 47 postérieurs à 1801). La plus grande partie de la production imprimée, en masse (nombre de feuilles par an), relève du domaine des périodiques (30 titres) : le lien avec l’actualité la plus récente en est encore renforcé.

Le travail de Bernhard Fischer est ainsi absolument exemplaire. Une précieuse introduction historique (tome I, pp. 9-69) est complétée par une orientation bibliographique détaillée. Puis s’ouvre la partie essentielle du travail, le « catalogue Cotta », véritable mine et instrument de travail fondamental tant pour l’historien du livre que pour l’historien de la culture et de la littérature en Allemagne et en Europe autour de 1800. Les ouvrages sont présentés par ordre chronologique à partir de 1787, la production de chaque année étant subdivisée entre les livres proprement dits, livres illustrés, estampes et planches (Bücher und Graphik), les périodiques (Zeitungen, Zeitschriften, Almanache), les ouvrages en commission (Werke in Kommission)21, enfin, les ouvrages annoncés mais non publiés (Angekündigte, aber nicht erschienene Werke), parfois aussi les impressions pour un tiers et les travaux de ville (Drucke für dritte, Akzidenzdrucke). Chaque notice est très fournie, puisqu’elle précise, toujours dans le même ordre, la description du volume (auteur, titre complet, adresse géographique et chronologique, collation), la disposition matérielle (caractère typographique, description éventuelle du frontispice et des illustrations, etc.), chiffres de tirage (selon les tirages et retirages, la qualité des papiers, etc.) et identification de l’imprimeur, prix de vente, enfin, relevé des recensions et comptes-rendus (Rezension), bibliographie et références éventuelles, et localisation des exemplaires utilisés. Ce travail, que l’on peut supposer exhaustif, porte sur 2246 notices. Le troisième volume est constitué par les index : un index auteurs/titres, puis une table chronologique des « incunables de la lithographie » (planches lithographiées publiées par Cotta entre 1807 et 1821), une table alphabétique de tous les auteurs cités et, enfin, des tables alphabétiques des dessinateurs et graveurs, des compositeurs, des imprimeurs et des dédicataires d’œuvres. La disparition de Cotta, en 1832 (la même année que Goethe) referme la première phase, décisive, à la fois dans la construction de la maison d’édition allemande de référence, et dans la reconnaissance des « classiques » de la littérature nationale.

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18 Rolf Engelsing, Anaphabetentum und Lektüre : zur Sozialgeschichte des Lesens in Deutschland zwischen feudaler und industrieller Gesellschaft, Stuttgart, 1973, notamment pp. 112-154. Rudolf Schenda, Volk ohne Buch (…), 1770-1910, Frankfurt, 1970. Reinhard Wittmann, Geschichte des deutschen Buchhandels, 1re éd., München, Beck, 1991, pp. 171 et suiv.

19 Sur lequel on consultera : http://www.dla-marbach.de. Voir aussi : Wilhelm Vollmer, éd., Briefwechsel zwischen Schiller und Cotta (Stuttgart, Cotta, 1876) ; Maria Fehling, Herbert Schiller, Briefe an Cotta (Stuttgart, Berlin, Cotta, 1925-1934, 3 vol.) ; Dorothea Kuhn, éd., Goethe und Cotta : Briefwechsel, 1797-1832 (Stuttgart, Cotta, 1980).

20 Quelques allusions sont faites par l’auteur au rôle politique de Cotta, lequel a fait notamment l’objet d’un article très détaillé de Karin Hertel sur les années cruciales 1814-1815 : « Der Politiker Johann Friedrich Cotta», dans Archiv für Geschichte des Buchwesens, XIX, 1978, 3-4, colonnes 365-564. On sait que Cotta, qui avait été envoyé comme plénipotentiaire à Paris en 1799-1800, participe avec Perthes, tous deux députés des libraires allemands, au Congrès de Vienne. Il plaide pour des choix libéraux incluant une certaine forme d’unité nationale et surtout la liberté de la presse.

21 Autrement dit, les titres que Cotta diffuse mais dont il n’est pas l’éditeur (par exemple ouvrages publiés à compte d’auteur, etc.).