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Marc Martin, Les Grands reporters. Les débuts du journalisme moderne

Paris, Louis Audibert, 2005, 382 p, ill. ISBN 2847490558

Alexandre BALLY

Paris

L’étude de Marc Martin constitue une mise au point fouillée et très documentée d’une profession paradoxalement peu connue, avec une mise en perspective de son évolution économique et de son rôle politique. L’auteur nous emmène sur les traces des grands reporters de la presse française, de la fin du XIXe siècle aux années 1950. Il se propose de reprendre l’histoire de ce type de journalistes, en même temps que du nouveau genre d’articles qu’ils rédigent. L’une des qualités majeures du livre est de retracer de manière vivante le destin des grandes figures du reportage français, comme Gaston Leroux, Albert Londres ou Joseph Kessel.

Le genre journalistique du grand reportage apparaît plus tardivement dans la presse française que dans les journaux américains. Le New York Herald publie des reportages sur la guerre contre le Mexique (1846-1848) et sur la guerre de Sécession (1861-1865), puis les reportages de l’explorateur Stanley en 1871- 1872. La presse britannique envoie également des reporters, en particulier ceux du Times, lors de la guerre de Crimée (1854-1855). Selon l’auteur, l’origine, en France, est à chercher dans le « petit » reportage de proximité de la fin du XIXe siècle. Le reporter n’a pas alors la notoriété du chroniqueur mondain ni du critique littéraire. Les débuts se font dans la presse populaire, et le Petit Journal de Moïse Milhaud publie le récit de faits divers particulièrement sanglants, parfois sous forme de feuilleton (1869). Il faut attendre la IIIe République et la loi sur la liberté de la presse (1881) pour que le genre du grand reportage apparaisse, et il est intimement lié à la politique coloniale de la France. Le Figaro y joue un rôle pionnier en envoyant Pierre Giffard enquêter en Tunisie sur la mise en place d’un protectorat français (1881). Auparavant, l’ensemble de la presse se contentait des succintes dépêches de l’agence Havas ou du contenu des reportages du Times

Le grand reportage semble d’abord réservé à une presse parisienne dotée de puissants moyens financiers. Sa forme éditoriale renouvelée tranche avec la presse aristocratique traditionnelle. Progressivement, l’innovation séduit aussi la presse populaire à 5 centimes, avec L’Écho de Paris, Le Journal, Le Matin, Le Petit Journal et Le Petit Parisien. Cette grande presse touche chaque jour trois millions de lecteurs à partir de 1895, et doit s’adapter aux attentes d’un nouveau public plus populaire, qui réclame plus l’énoncé des faits que leur analyse. La presse populaire s’inspire de la forme littéraire de l’école naturaliste et suscite d’ailleurs l’intérêt d’Émile Zola.

La naissance du grand reportage met fin à la mainmise des militaires sur l’information en temps de guerre. Les conflits des Balkans marquent en effet le début du reportage de guerre, avec l’envoi d’Henri de Lamothe par Le Temps pour couvrir la révolte de la Bosnie-Herzégovine contre les Ottomans (août 1875). La guerre russo-turque de 1877-1878 est couverte dans les deux camps par des journalistes français, de même que les conflits qui accompagnent l’expansion coloniale – avec la volonté de magnifier l’œuvre coloniale française. En 1884-1885, lors de la conquête du Tonkin, Le Temps dépêche Paul Bourde sur place, et Le Figaro, Paul Bonnetain. L’enquête journalistique se développe elle aussi beaucoup, avec les articles publiés par Jules Huret dans L’Écho de Paris sur la vie littéraire en France, sur l’état de la société allemande et sur la vie politique de ce pays en 1906-1909. Ces enquêtes, qui font fréquemment appel à des interviews, constituent une nouveauté dans la forme du journal, laquelle est rapidement adoptée par d’autres journalistes, comme Adolphe Brisson (Le Temps). Enfin, le travail des grands reporters se nourrit de l’action de la presse elle-même, comme lorsque Gaston Stiegler effectue le tour du monde en soixante jours, en 1901, pour le compte du Matin.

C’est à l’orée du XXe siècle que les grands noms du reportage apparaissent. Les voyages officiels dans le cadre de l’alliance franco-russe et la guerre russojaponaise (1904-1905) constituent un temps fort dans l’essor du grand reportage, lequel acquiert ses lettres de noblesse, tandis que le reporter devient l’un des journalistes les mieux payés. Il accompagne désormais les cortèges officiels : Sadi Carnot invite la presse à le suivre dans ses déplacements et, en 1902, Henri Valoys, reporter du Petit Parisien, et Louis Beaulieu visitent Saint-Pétersbourg pour rendre compte du voyage du président Loubet dans des articles au ton très officiel. Le reportage en Russie sert aussi à assurer la promotion des emprunts russes auprès du public français, comme le montre l’exemple du Matin. Tel reporter entretient alors des relations intéressées avec les autorités russes, à l’image de Raymond Recouly, envoyé du Figaro lors de la guerre russo-japonaise. D’autres au contraire, comme Gaston Leroux, font preuve de sens critique dans leur description de la Russie : Leroux arrive en Russie lors de la Révolution de février 1905 et rentre à Paris en mars 1906. Dans sa série d’articles dans Le Matin, il s’attache à démontrer que le régime tsariste est condamné. Ajoutons que le métier de grand reporter est favorisé par la constitution des premiers syndicats de journalistes : l’Association syndicale professionnelle des journalistes républicains français est fondée en 1881, et l’Association des journalistes parisiens, en 1884. Elles permettent l’octroi de cartes de circulation à tarif réduit sur les chemins de fer.

L’ouvrage de Marc Martin s’attache à suivre la constitution progressive du corps professionnel des reporters, dont le statut commence à différer au cours du XXe siècle de celui du reste de la profession. Leurs appointements sont supérieurs à ceux des autres journalistes, à l’exception des chroniqueurs mondains et des critiques littéraires – et il faut en outre inclure des notes de frais parfois fastueuses, comme dans le cas d’Albert Londres. Le reporter des débuts du XXe siècle a un niveau de formation correspondant soit à des études secondaires souvent interrompues sans diplôme, soit à un début d’études universitaires, souvent inachevées. Si la maîtrise des langues étrangères n’est pas très étendue dans la profession, le reporter doit jouir d’une bonne santé physique, car les conditions de travail sont très inconfortables, voire éprouvantes pour les destinations lointaines. L’obligation de fréquents voyages explique que le grand reporter recherche souvent, dans une seconde phase de sa carrière, à occuper des fonctions de direction : Georges Bourdon, reporter au Figaro lors des guerres balkaniques de 1912-1913, devient critique littéraire, puis dans les années 1920, directeur de l’information. Certains assurent leur reconversion dans l’administration, comme Paul Boude, qui suit pour Le Temps l’expédition du Tonkin (1885) avant de devenir dix ans plus tard administrateur à Madagascar.

Le premier conflit mondial est caractérisé par le développement du reportage, malgré une censure omniprésente. Ainsi Albert Londres réalise-t-il pour Le Matin, le 19 septembre 1914, un reportage sur le bombardement par les troupes allemandes de la ville de Reims et de sa cathédrale qui va jouer un grand rôle dans la mobilisation de la population française. Rapidement, la censure rend le contenu des articles peu crédibles, de sorte qu’une Mission des journalistes se met en place en juin 1917 pour essayer d’accéder aux lignes françaises, sous le contrôle des autorités militaires, et de rendre compte de manière plus objective de la réalité des combats. Selon l’auteur, l’entre-deux-guerres apparaît comme l’Âge d’or des grands reporters, lorsque les grands titres de la presse parisienne entreprennent de lutter contre la désaffection d’une partie de leur lectorat en développant les reportages. Cette politique se traduit par un renchérissement du coût de fabrication des journaux, comme le montre l’exemple du Petit Parisien entre 1913 et 1929, alors que débutent les grands reportages d’Albert Londres et de Joseph Kessel. Les revenus des reporters s’améliorent considérablement et remettent en cause les hiérarchies professionnelles traditionnelles du secteur : les trois reporters principaux du Petit Parisien, Henri Béraud, Maurice Prax et Claude Blanchard, gagnent davantage que les chefs de service les mieux payés – sauf le rédacteur en chef, son adjoint et le chef du service Fabrication. Les revenus des grands reporters échappent d’ailleurs au cadre restrictif de la loi de mars 1935 sur le statut des journalistes et à l’établissement d’un barème de rémunération pour la presse parisienne. Par ailleurs, la création du Prix Albert Londres en 1933, au lendemain de la mort de celui-ci, donne un surcroît de notoriété aux grands reporters.

Les grands reportages d’Albert Londres pour Le Petit Parisien contribuent puissamment à la constitution de la conscience politique du public français sur des sujets de société. En 1923, Londres réalise un reportage sur le bagne de Cayenne et, en 1924, un autre sur les bagnes militaires d’Afrique du Nord. Ces deux publications nourrissent l’argumentaire d’un courant d’opinion favorable à l’abolition du bagne, et seront peu après reprises en livres. Il dénonce, dans son enquête réalisée pour le Petit Parisien en Afrique-Occidentale et en Afrique-Équatoriale françaises (1928), les conditions de travail et d’existence faites aux populations locales, notamment lors de la très meurtrière construction du chemin de fer Congo-Océan. Cette série d’articles contribue à mettre en cause le régime d’exploitation coloniale auprès d’un vaste public. Londres éveille aussi son lectorat aux problèmes politiques du Proche-Orient dans ses articles publiés en 1929 dans Le Petit Parisien et repris en livre sous le titre Le Juif errant est arrivé16. Les reportages de Joseph Kessel, eux, mêlent le goût du sensationnel à l’analyse politique. Kessel réalise ainsi pour Le Matin en 1930 une série d’articles sur la traite des esclaves, au cours d’une enquête qui le mène d’Afrique orientale en Arabie. Il retrace le destin de Mermoz et de l’Aéropostale dans ses articles parus en avril-mai 1938 dans les colonnes de Paris-Soir.

Ces reporters sont d’origine modeste : Albert Londres est le fils d’un artisan chaudronnier et Henri Béraud, celui d’un boulanger lyonnais. On note toutefois qu’ils ont une formation désormais plus poussée : la moitié des reporters dont on connaît les années de formation ont été sur les bancs de l’université en droit ou en lettres. Pourtant, certains des plus célèbres, comme Albert Londres ou Henri Béraud, n’ont pas dépassé le lycée, souvent sans le baccalauréat. La maîtrise des langues étrangères est encore médiocre (Albert Londres ignore même l’anglais). La profession s’ouvre aussi aux femmes, avec Andrée Viollis, qui signe des reportages pour Le Petit Parisien, et sa fille Simone Téry, qui collabore d’abord à L’Œuvre en 1920, puis aux titres de la presse communiste. Madeleine Jacob travaille pour le magazine Vu, et Élisabeth Sauvy, alias Titaÿna, collabore à Paris Soir. Ces journalistes femmes ont une formation intellectuelle plus poussée et maîtrisent mieux les langues étrangères : Andrée Viollis a suivi un cursus universitaire complet à Oxford, et Simone Téry est ancienne élève de l’École normale supérieure et agrégée de lettres.

La période de l’entre-deux-guerres est aussi marquée par le renforcement de l’engagement politique des reporters, avec le danger de compromission avec le pouvoir que cela peut impliquer. Les reportages en Union soviétique, comme celui d’Albert Londres pour L’Excelsior (1920) ou celui d’Henri Béraud pour Le Journal (1925), se font critiques vis-à-vis du régime en place, présenté comme oppressif. En revanche, les articles d’Andrée Viollis parus en 1926 dans Le Petit Parisien sont plus indulgents, même si les problèmes socio-économiques de l’URSS sont évoqués. Alors que la défense inconditionnelle du régime soviétique est assurée par les reportages de Paul Vaillant-Couturier, réalisés pour L’Humanité en 1931, le reportage d’un jeune journaliste peu connu, Jean-Gérard Fleury, paru dans le titre d’extrême-droite Gringoire en mai-juin 1936, est un réquisitoire sans appel à son encontre. De la même manière, l’installation de la dictature nazie en Allemagne suscite parfois des articles favorables : Bertrand de Jouvenel réalise en février 1936 un reportage élogieux sur Adolf Hitler, paru dans Paris-Soir-Dimanche et qui va contribuer à le classer comme un auteur d’extrême droite.

L’époque est donc marquée par un fort clivage politique de la profession, que souligne le traitement journalistique de la guerre civile espagnole : Bertrand de Jouvenel (Paris-Soir) et Robert Brasillach (Je suis partout) défendent l’insurrection militaire de Mola et de Franco, alors qu’André Viollis et Joseph Kessel sont du côté républicain. La presse communiste développe un intense effort de propagande pro-républicaine en publiant dans L’Humanité les reportages de Paul Nizan, de Joanny Berlioz ou de Simone Téry. Cette dernière collabore aussi à Vu, magazine proche des communistes et dirigé par Lucien Vogel, et à Messidor, l’hebdomadaire de la CGT, où elle fait paraître ses reportages sur la guerre d’Espagne. La guerre d’Espagne voit l’apparition de grands reporters photographes dont les clichés sont désormais signés, comme ceux célèbres de Robert Capa, reporter pour le compte des titres de la presse de gauche (Regards, Vu, Voilà). Le quotidien Paris-Soir publie les reportages de Jean Moral et de Georges Ansel.

Les clivages politiques se traduisent au lendemain de la Libération par la disparition du paysage journalistique de reporters comme Henri Béraud, Brasillach, Bertrand de Jouvenel ou Titaÿna, engagés dans la propagande de la presse collaborationniste. Titaÿna est arrêtée en août 1944 pour sa collaboration à Radio-Paris, avant de s’enfuir aux États-Unis. Henri Béraud est condamné aux travaux forcés pour ses articles antisémites, anti-britanniques et antiparlementaires, parus dans Gringoire. Brasillach est condamné à mort en 1945 pour ses articles pronazis de Je suis partout. Jouvenel échappe à l’application de sa condamnation en s’enfuyant en Suisse. En revanche, Joseph Kessel, engagé dans la guerre aux côtés de la France Libre, peut poursuivre sa carrière. La fin du conflit est marquée par la multiplication des reportages de guerre : James de Coquet est aux côtés des troupes françaises dans les Vosges en janvier 1945 quand Paul Bodin accompagnait les maquis anti-franquistes de Catalogne (Combat, novembre 1944).

La chronique des grands procès du régime de Vichy ou du procès de Nuremberg va aussi susciter un foisonnement de reportages. Le Figaro, France-Soir, Paris-Presse (fondé en novembre 1944), Le Monde (fondé en décembre 1944) ou Combat sont les principaux quotidiens de la presse parisienne qui publient des reportages. Ceux-ci sont souvent liés à l’actualité de la décolonisation, comme pour les articles de Merry Bromberger sur la guerre d’Indochine dans Paris-Presse. Les magazines comme L’Observateur, fondé en 1950, et L’Express, fondé en 1953, accordent aussi une grande place au reportage. Mais la presse régionale commence elle aussi à s’intéresser après-guerre au grand reportage. Ainsi La Petite Gironde publie les articles de Georges Grosjean sur la conférence de San Francisco au printemps de 1945, et Sud-Ouest ceux d’Henri Amouroux sur Israël en 1951. Des reportages comme ceux d’Édouard Sablier sur le Proche-Orient, parus en 1952 dans les colonnes du Monde, sont repris dans L’Est républicain et dans Paris Normandie.

Pourtant, alors même que le grand reportage s’implante au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans la presse régionale, la profession entre en crise. En effet, les informations étrangères se diffusent désormais aussi à travers les agences de presse, à commencer par l’Agence France-Presse, fondée en 1944. De plus, les voyages tendent à se banaliser. La frontière entre le grand reporter et le journaliste qui effectue un reportage occasionnel tend à s’estomper. Si au Monde le reportage demeure l’affaire de spécialistes comme André Fontaine ou Jean Lacouture, le grand reporter semble perdre de son prestige dans le reste de la presse. Les nouveaux médias, radio (Europe 1, fondée en 1955) ou télévision, avec le magazine d’investigation de l’ORTF Cinq colonnes à la une (1959), n’accordent plus la même place de choix aux reporters. C’est la raison pour laquelle Marc Martin pense que les grands reporters de l’entre-deux guerre ont eu des « héritiers, plus que des successeurs ». Le reportage se multiplie alors que l’aura du reporter diminue. En revanche, les reporters reçoivent une formation journalistique spécifique : Henri Amouroux fait ici figure de pionnier, puisqu’il suit au sortir de la guerre une formation à l’École supérieure de journalisme de Lille.

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16 Albert Londres, Le Juif errant est arrivé, Paris, Albin Michel, 1929.