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Eesti vanimad raamatud Talinnas / Die ältesten estnische Bücher in Tallinn (Reval), Näitus ja kataloog (Austellung und Katalog)

Lea Köiv, Mare Luuk, Larissa Petina, Tiiu Reimo, Urve Sildre. Näituse ja kataloogi kujundus (Ausstellungsund Kataloggestaltung), Rene Haljasmäe, Tulvi-Hanneli Turo, Tallinn, 2000, 232 p

István MONOK

Le 20 août 1991, l’Estonie a pu prendre en main son destin et sortir de l’Union soviétique. Cette possibilité fut très rarement accordée aux Estoniens lors de leur histoire : ils furent soumis à l’autorité danoise jusqu’au XIVe siècle, puis à celle des Allemands (la Hanse) jusqu’au début du XVIIe ; les Allemands ont été suivis des Suédois pendant un siècle, puis la Russie s’est emparée de ce territoire en 1710. La première République Estonienne a duré de 1918 à 1940. Elle a été détruite par l’occupation nazie, à laquelle a succédé l’invasion soviétique.

Les Estoniens ont pu préserver leur identité par le biais de leur langue et de leur culture. Dès 1992, la Bibliothèque nationale (fondée le 21 décembre 1918) publia un bel ouvrage illustré, en trois langues2, dans lequel elle présentait les œuvres marquantes de l’histoire du livre en Estonie. Il a été suivi, en 2000, par un fascicule en anglais sur l’histoire du livre en Estonie3, dans lequel on trouve le tableau chronologique des publications estoniennes les plus importantes depuis le premier livre en estonien imprimé à Lübeck (1525) jusqu’à nos jours. La même année, une grande exposition a été organisée par l’Académie estonienne des sciences, la Bibliothèque nationale et le Dépôt municipal des archives de la ville de Tallin, dont nous allons présenter le catalogue ici. Enfin, une première conférence internationale examinant l’histoire des notes de possesseurs de livres a été organisée à l’automne 2002, conférence dont les résumés sont d’ores et déjà disponibles4.

Le catalogue de l’exposition dont nous rendons compte contient trois études sur l’histoire de l’édition estonienne de livres. L’exposition a présenté six manuscrits de l’époque antérieure au XVIe siècle, dont le premier monument linguistique estonien, le Codex Zamoscianus (XIIIe siècle), conservé à la Bibliothèque nationale polonaise. Il est suivi d’un recensement danois des impôts (1241) contenant des toponymes estoniens (Liber Census Daniae), puis de notes en langue estonienne retrouvées dans des incunables. L’ouvrage le plus récent présenté par l’exposition était un hebdomadaire estonien publié en 1825. Le catalogue contient au total la description de cent vingt-cinq imprimés, l’ensemble de l’exposition étant divisée en neuf sections : 1) Les monuments manuscrits de la langue estonienne (XIIIe-XVIe siècles) ; 2) Premières impressions estoniennes (XVIe siècle) ; 3) Documents d’archives relatifs à l’édition estonienne à Tallin aux XVIe-XVIIe siècles ; 4) Fondation et débuts de l’imprimerie du lycée de Tallin (1631) ; 5) Monuments de la typographie de Tallin au XVIIe siècle ; 6) Imprimés du XVIIe siècle de Riga et de Tartu conservés dans les collections de Tallin; 7) La typographie de Tallin au XVIIIe siècle; 8) Publications de Tallin au tournant des XVIIIe-XIXe siècles ; 9) Publications de Halle, Riga, Pöltsamaa, Pärnu et Tartu dans les collections de Tallin (tournant des XVIIIe-XIXe siècles)

Jüri Kivimäe consacre une étude très détaillée à un document d’archives découvert en 1958 (Actus capitulares, comptes-rendus du chapitre) et selon lequel un livre en estonien d’esprit luthérien aurait été publié en 1525 à Lübeck, livre dont nous ne connaissons aucun exemplaire à ce jour. L’auteur publie in extenso tous les documents du dossier, en latin, en estonien ou en allemand. Il suppose qu’il s’agit d’une publication organisant l’office religieux luthérien à l’intention des habitants des territoires livoniens et estoniens, peut-être la traduction de la Formula missae de Martin Luther (1523). Kaja Altof-Telschov analyse dans son étude le premier imprimé estonien aujourd’hui conservé, et les circonstances de son édition : les idées de la Réforme se répandent à Tallin dès 1523 et, entre 1525 et 1529, Simon Warrant prêche à Tartu dans un esprit protestant, avant de partir étudier à Wittenberg grâce à une bourse de la ville. Après son retour, il reste en contact avec Martin Luther, et organise activement la nouvelle Église à Tallin et à Tartu. C’est lui qui invita Johann Koell à quitter l’Allemagne pour Tallin : ils préparèrent et réalisèrent ensemble en 1535 le catéchisme estonien publié à Wittenberg.

Tiiu Reimo résume l’histoire de la publication et du commerce des livres à Tallin aux XVIIe-XVIIIe siècles. Au XVIe siècle, grâce à l’influence allemande et aux relations constantes avec l’Allemagne, pratiquement tous les livres en latin ou en allemand sont importés des territoires allemands. C’est Gustave Adolphe de Suède qui fonde, en 1632, le lycée de Tallin et l’université de Tartu. Christoph Reusner (1575-1639), originaire de Neustadt, exerce l’imprimerie à Tallin en 1633, puis l’atelier passe à sa veuve (Catharina Garlieb), et enfin, au second mari de celle-ci (Heinrich Westphal). Le nom de ce dernier apparaît sur cent quarante-quatre titres. À partir du milieu du XVIIe siècle, le commerce des livres devient plus intense, surtout par le biais des villes de la Hanse, notamment Lübeck. La veuve de Westphal (Élisabeth) se remarie avec Adolph Simon, de sorte que l’imprimerie peut fonctionner sans interruption et satisfaire les besoins des professeurs du lycée et des nobles en publications occasionnelles. Le successeur de Simon, Christoph Brendeken, qui exerce jusqu’en 1710, lance à la fin de sa vie le premier périodique d’Estonie en langue allemande (Revalsche Post-Zeitung).

Au XVIIe siècle, parallèlement à celle de Tallin, une imprimerie fonctionne auprès de l’université de Tartu, et une autre à Narva. Le matériel de Tartu fut transféré en Suède à l’approche des troupes russes, et installé dans l’imprimerie de l’université d’Abo. L’imprimerie de Narva a été saisie et transférée à Moscou par les Russes en 1704, de sorte que seule l’imprimerie de Tallin subsista jusqu’en 1766 – date de création de l’imprimerie de Pöltsamaa. L’imprimerie de Tallin fut reprise par Johann Köhler (1662-1736), qui s’était enfui de Narva, et elle s’orienta de plus en plus vers les imprimés en langue estonienne (quatre-vingt-sept titres). Après la mort de Köhler, son petit-fils, Axel Heinrich Lindfors (1757-1784), poursuivit l’activité, et nous connaissons cent dix-huit imprimés en estonien à son adresse. Bien que la police russe ait rendu la fondation des imprimeries plus difficile et que la censure préalable ait été introduite (1783), plusieurs petites imprimeries ont encore été créées à Tallin jusqu’à la fin du siècle.

Sur le territoire actuel de l’Estonie, l’édition est restée en pratique sous influence allemande au XVIIIe siècle, même si la place des importations allemandes a peu à peu reculé devant la production d’imprimeurs allemands eux-mêmes installés en Estonie. La majorité des titres sont toujours en langue allemande (60% en moyenne pour l’ensemble du siècle), mais la part de l’estonien tend à augmenter. La langue des publications scientifiques est le latin, mais de nombreux titres ont été également publiés en suédois, puis en russe.

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2 Eesti Rahvusraamatukogu ja tema raamatud. – National Library of Estonia and its Books. – Estnische Nationalbibliothek und ihre Bücher, éd. Anne Ainz, Ene Kenkmaa, Tallinn, 1992, 159 p.

3 Mare Lott-Aile Möldre : A brief history of the Estonian book. Tallinn, National Library of Estonia, 2000, 62 p.

4 Omanikumärgid vanaraamatus : ajalugu, kirjeldamine, atribueerimine. Rahvusvaheline teaduskonverents Eesti Rahvusraamatukogus 12/13-09-2002, ettekannete teesid. – Marks of ownership in old books : History, description, attribution. International Scientific Conference, National Library of Estonia, 12/13-09-2002, abstracts, éd. Larissa Petina, Tallinn, 2002, 58 p.